La viticulture française, reconnue dans le monde entier pour la diversité et la qualité de ses terroirs, est aujourd’hui confrontée à des défis majeurs. Réchauffement climatique, sécheresses répétées, évolution des maladies et nécessité de réduire l’usage des produits phytosanitaires obligent la filière à repenser ses pratiques.
Face à ces enjeux, chercheurs, vignerons et institutions travaillent ensemble pour développer une vigne plus résistante et mieux adaptée aux nouvelles conditions climatiques, tout en préservant la qualité des vins et la typicité des terroirs. Sélection variétale, innovation génétique, nouvelles pratiques culturales et agroécologie constituent autant de pistes pour construire la viticulture de demain. Durablissime a suivi la piste.
Le changement climatique, un défi majeur pour la vigne
Le changement climatique modifie profondément les conditions de culture de la vigne. La hausse des températures accélère la maturation des raisins, ce qui peut perturber l’équilibre entre leur teneur en sucres, leur acidité et leurs composés aromatiques. À cela s’ajoutent des sécheresses de plus en plus fréquentes, qui fragilisent les plants et peuvent entraîner une baisse des rendements.
L’évolution du climat influence également la pression exercée par certaines maladies et ravageurs. La combinaison de températures plus élevées et de conditions d’humidité favorables peut notamment modifier la dynamique de maladies telles que le mildiou et l’oïdium.

Un exemple est observé sur l’unité expérimentale de Pech Rouge, dans l’Aude, où les épisodes de sécheresse ont conduit les chercheurs à s’intéresser aux mécanismes permettant à certaines variétés de mieux résister au manque d’eau. Le cépage 279, issu d’un croisement entre Mérille et Pech Rouge, fait notamment partie des ressources étudiées pour identifier des caractères liés à la tolérance à la sécheresse.
La création variétale, une réponse fondée sur la génétique
Pour répondre simultanément aux enjeux climatiques et sanitaires, la création de nouvelles variétés de vigne constitue un axe majeur de recherche. L’objectif est de développer des cépages capables de mieux résister aux principales maladies tout en conservant des qualités agronomiques et œnologiques satisfaisantes.
Des variétés résistantes pour réduire les traitements
La protection phytosanitaire représente une part importante des interventions nécessaires à la conduite des vignobles. Le développement de variétés naturellement plus résistantes au mildiou et à l’oïdium pourrait donc permettre de réduire significativement le recours aux traitements.
L’INRAE et ses partenaires ont ainsi développé plusieurs variétés résistantes, parmi lesquelles Floréal, Voltis et Artaban pour les cépages blancs et Colin, Vidoc et Selenor pour les cépages rouges.
Ces variétés sont issues de programmes de croisements intégrant notamment Vitis vinifera, l’espèce à laquelle appartiennent la majorité des cépages traditionnels européens, avec d’autres espèces de vigne présentant des caractères de résistance. L’objectif est de combiner résistance aux maladies, adaptation aux conditions environnementales et qualité des vins.
À terme, ces variétés peuvent permettre de diminuer fortement le nombre de traitements phytosanitaires nécessaires, tout en maintenant un niveau de qualité compatible avec les attentes de la filière.
Mieux résister au manque d’eau
La résistance aux maladies ne constitue toutefois qu’une partie de la réponse. Avec l’augmentation des épisodes de sécheresse, les chercheurs cherchent également à identifier les caractères génétiques permettant à la vigne de mieux utiliser et conserver l’eau disponible.
Le projet PlastiVigne, mené par l’INRAE et plusieurs partenaires, s’intéresse notamment aux mécanismes physiologiques associés à la tolérance à la sécheresse. Certaines variétés, comme le 279, montrent une capacité à maintenir leur fonctionnement et leur rendement malgré un stress hydrique important.

Cette adaptation peut notamment passer par une meilleure efficacité de la photosynthèse ou par une réduction de la transpiration, permettant à la plante de limiter ses pertes en eau.
La diversification variétale constitue également un enjeu important. Une grande partie du vignoble français repose en effet sur un nombre limité de cépages, comme le Merlot, le Grenache ou le Cabernet-Sauvignon. Élargir cette palette génétique permettrait de disposer d’un éventail plus important de variétés adaptées aux différents climats et terroirs de demain.
Des variétés innovantes encore difficiles à adopter
Si les nouvelles variétés présentent de nombreux avantages, leur développement à grande échelle se heurte encore à plusieurs obstacles.
Le premier est réglementaire et culturel. Les cahiers des charges des appellations d’origine accordent une place importante aux cépages historiques, qui participent à l’identité des terroirs. L’introduction de nouvelles variétés nécessite donc parfois de faire évoluer les règles et les pratiques établies.
Le deuxième obstacle concerne l’acceptation par les professionnels et les consommateurs. Les cépages résistants restent relativement méconnus du grand public et peuvent encore être associés à une image moins prestigieuse que celle des grandes variétés traditionnelles.
Enfin, la création variétale est un processus particulièrement long. Entre les premiers croisements, la sélection des individus, les expérimentations au vignoble et l’évaluation des qualités agronomiques et œnologiques, plusieurs années, voire plusieurs décennies, peuvent être nécessaires avant qu’une nouvelle variété soit largement disponible.
La transition ne repose donc pas uniquement sur la performance scientifique des nouvelles variétés : elle dépend également de leur intégration dans les pratiques professionnelles, les réglementations et les marchés.
Diversifier les réponses pour construire une viticulture plus durable
La génétique ne constitue qu’un des leviers disponibles. Pour rendre les vignobles plus résilients, elle doit être associée à une évolution des pratiques agricoles.
L’enherbement des sols, par exemple, peut contribuer à améliorer leur structure et leur capacité à retenir l’eau. Une irrigation raisonnée, lorsqu’elle est possible, permet également d’accompagner les vignes lors des épisodes de stress hydrique.
D’autres approches, comme l’agroforesterie, cherchent à associer la vigne à des arbres afin de créer un microclimat plus favorable, de limiter l’évaporation et de favoriser la biodiversité.
La réduction des intrants passe également par le développement du biocontrôle et par l’utilisation de solutions capables de stimuler les défenses naturelles des plantes. Certains microorganismes, comme les champignons du genre Trichoderma, font ainsi l’objet de recherches et d’expérimentations.
Des domaines viticoles expérimentent parallèlement des systèmes de production plus intégrés, combinant pratiques agroécologiques, réduction des traitements et évolution du matériel végétal.
La recherche s’intéresse enfin à la capacité des cépages actuels et futurs à s’adapter aux conditions climatiques de demain. Des projets comme VitiAdapt, mené à Bordeaux, évaluent ainsi différents cépages dans des conditions représentatives de futurs scénarios climatiques afin d’anticiper les besoins du vignoble à l’horizon 2050.
Une transition portée par la recherche et la filière
Cette transformation mobilise de nombreux acteurs. L’INRAE joue un rôle majeur dans la recherche sur la génétique et la sélection de la vigne, notamment à travers les programmes consacrés aux variétés résistantes.
L’Institut français de la vigne et du vin contribue, de son côté, à l’expérimentation et au transfert des connaissances vers les professionnels. Les parcelles expérimentales et démonstratives permettent notamment aux viticulteurs d’évaluer directement le comportement des nouvelles variétés dans différentes conditions.
Les coopératives et les domaines viticoles participent également à cette dynamique en expérimentant de nouveaux cépages et de nouvelles pratiques à l’échelle du terrain.
Cette coopération entre recherche, institutions et professionnels est essentielle : elle permet de confronter les performances mesurées en laboratoire ou en expérimentation aux réalités économiques, agronomiques et commerciales du vignoble.
Et demain ? Vers une vigne plus résiliente
Les prochaines années pourraient ouvrir de nouvelles perspectives.
L’édition génomique, avec des outils comme CRISPR, fait partie des pistes explorées pour mieux comprendre et éventuellement modifier certains caractères d’intérêt. Elle pourrait, à terme, contribuer à accélérer certains programmes d’amélioration variétale, même si son utilisation en viticulture reste soumise à des questions scientifiques, réglementaires et sociétales.

L’intelligence artificielle pourrait également jouer un rôle croissant. En analysant de grandes quantités de données sur les sols, les conditions climatiques, les maladies et les caractéristiques génétiques des cépages, elle pourrait aider les chercheurs à identifier plus rapidement les combinaisons de caractères les plus intéressantes.
Mais la réussite de cette transition dépendra aussi de la réception par les consommateurs et les marchés. Produire des variétés plus résistantes ne suffira pas : il faudra également démontrer que les vins issus de ces cépages peuvent atteindre un haut niveau de qualité et s’inscrire durablement dans l’identité des terroirs.
La viticulture française se trouve aujourd’hui à un véritable tournant. Face au réchauffement climatique, aux épisodes de sécheresse et à la nécessité de réduire les intrants, la filière dispose de plusieurs leviers : création de variétés résistantes, diversification des cépages, amélioration des pratiques culturales et développement de solutions agroécologiques.
Aucune de ces réponses ne suffira à elle seule. C’est leur combinaison, associée à l’évolution des réglementations, des pratiques professionnelles et des attentes des consommateurs, qui permettra de construire un vignoble plus résilient.
La vigne de demain ne sera donc pas seulement une vigne capable de mieux résister aux maladies et au manque d’eau. Elle devra aussi rester capable de produire des raisins de qualité, de préserver la diversité des terroirs et de donner naissance à des vins qui conservent leur identité.
