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Merci Total ? Le paradoxe français : taxer son champion tout en lui demandant de financer la transition

En 2024, TotalEnergies a enregistré 15,8 milliards de dollars de bénéfices nets, un chiffre qui a relancé le débat récurrent : faut-il taxer les « super-profits » des majors pétrolières ? Derrière cette question, deux visions s’affrontent. La première, héritée des années 1970, associe concentration du marché = pouvoir de marché = profits illégitimes. La seconde, portée par des économistes comme Harold Demsetz, suggère que ces profits pourraient simplement récompenser l’efficacité et les choix stratégiques dans un secteur ultra-concurrentiel.

Mais au-delà de la théorie, une question concrète se pose : quand la France taxait à tour de bras ses carburants, que faisaient les autres pays ? Et pendant ce temps, comment TotalEnergies se positionnait-il face à ses concurrents dans la course aux énergies renouvelables ?

Plongeons dans les chiffres. Durablissime a choisi de citer quelques sources indépendantes et sérieuses pour éviter de rentrer dans une querelle de spécialiste ce qui ne fait pas avancer les débats.

TotalEnergies, leader inattendu de la transition énergétique ?

🌍 Le classements des majors : qui investit le plus dans les ENR ?

Contrairement aux idées reçues, TotalEnergies est aujourd’hui l’un des pétroliers les plus engagés dans les énergies bas carbone, devant ses concurrents européens et américains. Voici où en sont les géants du secteur en mai 2026 :

Champ pétrolifère et énergies renouvelabe

 

Entreprise Capacité renouvelable installée (2024) Investissements annuels ENR (2024-2026) Objectif 2030 Part des ENR dans les investissements
TotalEnergies

27 GW (fin 2024)

5 milliards $/an

100 GW (70% éolien/solaire)

25% (4 Md/16 Md\ en 2026)

Shell ~13 GW (portefeuille éolien en mer)

3,8 Md$ en 2023 (réduit depuis)

Révisé à la baisse

23% (2023) → ↓ en 2025

BP Non communiqué (projets en cours)

6-8 Md$ prévus d’ici 2025 → réduction annoncée

50 GW (objectif initial)

23% (2023) → ↓

ExxonMobil Minimal (focus sur CCS/hydrogène)

30 Md$ sur 2025-2030 (CCS, hydrogène, lithium)

Pas d’objectif solaire/éolien

<5% (hors CCS)

Chevron ~1 GW

1-2 Md$/an (très limité)

Aucun objectif clair <3%
Saudi Aramco ~2 GW

~10 Md$/an (dont 50% gaz)

200 GW (2030)

~15%

Sources : Usine Nouvelle (déc. 2024), Connaissance des Énergies (fév. 2025), BloombergNEF via Zero Carbon Analytics (nov. 2025).

💡 Ce que disent ces chiffres

  1. TotalEnergies devance Shell et BP :
    • Avec 27 GW installés fin 2024 (contre 13 GW pour Shell), Total est le leader européen des capacités renouvelables parmi les majors.
    • Son objectif de 100 GW en 2030 (dont 70% d’éolien et solaire) reste le plus ambitieux du secteur, malgré un léger ralentissement annoncé en 2025 (investissements bas carbone réduits de 5 à 4,5 Md$).
    • Exxon et Chevron misent sur le CCS (capture de CO₂) et l’hydrogène, mais pas sur l’éolien ou le solaire.
  2. Les Britanniques reculent :
    • Shell a annoncé en décembre 2024 qu’il ne lancerait plus de nouveaux projets éoliens offshore, jugeant ce secteur « peu avantageux ».
    • BP a réduit son budget éolien de 1,7 milliard $ en février 2025 pour recentrer ses investissements sur le GNL (gaz naturel liquéfié).
  3. Les Américains parient sur les hydrocarbures :
    • ExxonMobil augmente sa production de pétrole et de gaz de 20% d’ici 2030, tout en investissant massivement dans les technologies bas carbone (CCS, hydrogène).
    • Chevron suit une stratégie similaire, avec des investissements minimaux dans les ENR.

L'essence hors de prix

🔎 Pourquoi TotalEnergies résiste-t-il à la tentation du « tout pétrole » ?

  • Stratégie multi-énergies : Contrairement à ses concurrents, Total mise sur l’intégration verticale (pétrole + gaz + électricité renouvelable + biocarburants).
  • Avantage compétitif : Son modèle hybride lui permet de lisser les risques (ex. : baisse des prix du pétrole compensée par la hausse de la demande en électricité).
  • Pression réglementaire européenne : La France et l’UE imposent des objectifs climatiques stricts, poussant Total à accélérer sa transition.

La fiscalité pétrolière en France, un fardeau unique en Europe ?

💰 Combien pèsent les taxes sur le prix du carburant en 2026 ?

En France, les taxes représentent plus de la moitié du prix à la pompe – un niveau parmi les plus élevés d’Europe. Voici la décomposition pour mai 2026 :

Pays Prix moyen SP95 (mai 2026) Taxes par litre Part des taxes dans le prix TICPE/Accise TVA
France 1,95 €/L 1,06 €/L 54% (SP95) / 48% (gazole) 68,29 c€/L (SP95) / 59,40 c€/L (gazole) 20% (sur le prix + la TICPE)
Allemagne 1,80 €/L ~0,85 €/L 47% ~65 c€/L 19%
Espagne 1,75 €/L ~0,70 €/L 40% ~50 c€/L 21%
Royaume-Uni 1,60 £/L (~1,85 €/L) ~0,80 €/L 43% ~58 c€/L 20%
États-Unis 0,88 €/L 0,14 €/L 16% ~10 c€/L Variable

Sources : FIPECO (2026), Connaissance des Énergies (mars 2026), L’Argus (mai 2026).

📉 La France, championne des taxes sur les carburants

  • TICPE (ex-TICPE) + TVA :
    • En France, la TICPE (Taxe Intérieure de Consommation sur les Produits Énergétiques) s’élève à 68,29 c€/L pour le SP95 et 59,40 c€/L pour le gazole.
    • La TVA (20%) s’applique à la fois sur le prix du carburant ET sur la TICPE (effet « taxe sur la taxe »).
    • Résultat : 1 litre de SP95 à 1,95 € contient 1,06 € de taxes (dont 0,68 € de TICPE + 0,13 € de TVA sur la TICPE + 0,25 € de TVA sur le produit).
  • Comparaison internationale :
    • Aux États-Unis, les taxes ne représentent que 16% du prix (0,14 €/L), soit 7 fois moins qu’en France.
    • En Espagne ou en Allemagne, les gouvernements ont baissé les taxes en 2026 pour soulager les automobilistes (ex. : l’Espagne a débloqué 5 milliards € pour réduire les prix à la pompe).
  • Impact sur les finances publiques :
    • Les recettes fiscales liées aux carburants sont la 4e source de revenus de l’État, derrière la TVA, l’impôt sur le revenu et l’impôt sur les sociétés.
    • En 2026, la hausse des prix du pétrole a généré 193 millions € de recettes supplémentaires pour l’État (TVA + TICPE).

Capitalisations du CAC40

Pourquoi une telle fiscalité ?

  1. Historique : La TICPE a été augmentée régulièrement depuis les années 1990 pour financer les infrastructures de transport et la transition écologique (composante carbone depuis 2014).
  2. Choix politique : La France mise sur la fiscalité comportementale (inciter à moins consommer de carburants fossiles).
  3. Conséquence : Les prix à la pompe réagissent instantanément aux hausses du baril, car la TVA (20%) s’applique sur un prix déjà taxé.

Le paradoxe français – Taxer les profits ou les consommateurs ?

💸 Qui paie vraiment la facture ?

  • Les consommateurs :
    • En France, 60% du prix du carburant = taxes. Un plein de 50 L coûte donc ~60 € de taxes (sur 100 €).
    • À titre de comparaison, un Américain paie ~7 € de taxes pour le même plein.
  • Les entreprises pétrolières :
    • TotalEnergies a payé 15,2 milliards € de taxes et contributions en 2024 (dont 6,5 milliards € en France).
    • Ses marges (après impôts) sont de ~10% – dans la moyenne du secteur, mais inférieures à celles d’Exxon (13,5%) ou de Chevron (11%).

📊 TotalEnergies vs. les autres : qui est le plus taxé ?

Entreprise Bénéfice net 2024-2025 Taux d’imposition effectif Investissements ENR (2024-2026) Part des ENR dans le CA
TotalEnergies 15,8 Md$ (2024) ~40% (France + international) 20 Md$ (2024-2026) ~15% (2026)
Shell 17,8 Md$ (2025) ~35% 12 Md$ (2024-2026) ~10%
BP 14 Md$ (2025) ~30% 15 Md$ (révisé à la baisse) ~8%
ExxonMobil 35 Md$ (2025) ~25% (États-Unis) 30 Md$ (CCS/hydrogène) <2%
Chevron 20 Md$ (2025) ~28% 5 Md$ (2024-2026) <1%

Sources : Rapports annuels 2024-2025, Offshore Energy (nov. 2025).

Le vrai débat : punir l’efficacité ou encourager la transition ?

  1. TotalEnergies est plus taxé que ses concurrents :
    • Son taux d’imposition effectif (~40%) est supérieur à celui de Shell (35%) ou Exxon (25%).
    • Pourtant, il investit plus dans les ENR que la plupart de ses pairs.
  2. La France taxait les carburants… mais pas assez les profits ?
    • Entre 2022 et 2024, plusieurs pays européens (Espagne, Allemagne, Italie) ont baissé temporairement les taxes sur les carburants pour limiter l’inflation.
    • La France a maintenu ses taxes, mais a aussi instauré une contribution exceptionnelle sur les super-profits (2022-2023).
  3. Résultat :
    • Pour les consommateurs : des prix à la pompe ** parmi les plus élevés d’Europe**.
    • Pour TotalEnergies : une double peine (taxes élevées sur les carburants + imposition forte sur les profits), alors qu’il est le plus engagé dans la transition parmi les majors européennes.

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Merci Total… ou merci la France ?

📌 Ce que les chiffres nous apprennent

  1. TotalEnergies n’est pas un « monopole » :
    • Il opère sur un marché mondial concurrentiel (prix du baril fixé par l’OPEP+ et les marchés financiers).
    • Ses marges élevées s’expliquent par des choix stratégiques (intégration verticale, diversification dans les ENR) et non par un abus de position dominante.
  2. La France a un problème de cohérence :
    • Elle taxe lourdement les carburants (pour financer la transition), mais critique aussi les profits des entreprises qui investissent dans cette transition.
    • Pendant ce temps, l’Espagne, l’Allemagne ou les États-Unis soutiennent leurs champions (baisses de taxes, subventions aux ENR).
  3. TotalEnergies est un cas à part :
    • Leader européen des ENR parmi les majors.
    • Plus taxé que ses concurrents, mais aussi plus engagé dans la décarbonation.

Le mot de la fin

La question n’est peut-être pas « Faut-il taxer Total ? », mais plutôt : « Pourquoi la France est-elle le seul pays à à la fois taxer ses consommateurs ET ses champions industriels, tout en leur demandant de financer la transition ? »

Et si, au lieu de diaboliser les profits, on se demandait comment mieux redistribuer les efforts – entre l’État, les entreprises et les citoyens – pour accélérer la transition énergétique sans étouffer l’innovation ?

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