En plein été, alors que les nappes phréatiques peinent à se reconstituer et que les arrêtés sécheresse se multiplient, un collectif d’élus responsables du service public de l’eau tire la sonnette d’alarme. Leur cible n’est pas un projet de loi dédié à la ressource, mais un texte d’urgence agricole dans lequel quelques articles glissent en catastrophe une refonte de la gouvernance de l’eau. Le signal envoyé inquiète au-delà du cercle des spécialistes : il dit qu’on peut traiter le partage d’un bien commun vital au détour d’un texte sectoriel. Les territoires, eux, prouvent chaque jour qu’une autre voie existe. Pendant ce temps, d’autres élus votent la Loi d’urgence Agricole comme s’il y avait une urgence à réintroduire un pesticide interdit depuis 10 Ans et alors que désormais tout un chacun sait ce que signifie PFAS et que ça va durer. Il faut bien reconnaitre que le nom « Loi d’urgence agricole » est habile. On se donne l’impression d’agir pour sauver l’agriculture. Un alibi magnifique.
Le constat : une ressource sous tension, traitée par/incidents
Les chiffres donnent le tournis. Selon le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), la période de recharge hivernale 2025-2026 a accusé un déficit de précipitations efficaces de 18 % par rapport à la moyenne 1991-2020. Dès avril 2026, 47 % des nappes phréatiques se situaient sous les normales mensuelles et 23 départements avaient déjà pris des arrêtés de restriction. Au pic estival, en juin 2026, pas moins de 40 départements se trouvaient en situation de crise et 39 en alerte ou alerte renforcée. La France entre dans un régime de pénurie structurelle, non plus exceptionnelle. Durablissime a voulu en savoir davantage.

Dans ce contexte, l’eau coûte de plus en cher. Le prix moyen du mètre cube (eau potable et assainissement) s’établit à 4,69 € TTC selon l’Observatoire national des services publics d’eau et d’assainissement, soit environ 46,90 € par mois pour un foyer de référence consommant 120 m³ par an. La hausse s’accélère : +16 % en trente mois selon UFC-Que Choisir, après une progression maîtrisée de +2 % par an entre 2003 et 2021. Dans la Vienne, une facture pourrait bondir de 74 % d’ici 2031 ; à Toulouse, une hausse de 42 % a été actée dès juin 2025. Le rendement des réseaux explique une part de la facture : près d’un litre sur cinq se perd dans les fuites avant d’atteindre le robinet.
C’est précisément au moment où la ressource se raréfie et où son coût explose qu’un texte d’urgence agricole, examiné en commission mixte paritaire, intègre des dispositions relatives à l’eau. Les élus du service public de l’eau y voient un contresens de méthode. Toute évolution des règles de gouvernance ou de gestion de l’eau, estiment-ils, devrait faire l’objet d’un projet de loi dédié, associant l’ensemble des usages, et non d’articles insérés au forceps dans un texte centré sur la souveraineté agricole. Les risques qu’ils pointent sont concrets : tensions accrues sur le partage de la ressource, dégradation de la qualité de l’eau potable et traitements plus coûteux, hausse du prix de l’eau notamment dans les territoires ruraux, fermeture de nouveaux captages, affaiblissement de la protection des zones humides.
Analyse systémique : eau, agriculture, climat, un seul métabolisme
La difficulté tient à ceci : l’eau n’est pas un secteur, c’est un métabolisme. Elle circule entre les nappes, les rivières, les sols agricoles, les robinets et les centrales électriques. La traiter fragment par fragment, au gré des urgences, revient à soigner un organe en ignorant le corps. Le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, dans une note de juin 2025 sur l’eau en 2050, le montre crûment : sauf transformation radicale des usages, les consommations devraient fortement croître à l’horizon 2050, principalement du fait de la demande d’irrigation, concentrée aux périodes où la ressource est la plus tendue. Dans un scénario de sobriété, la part du territoire en tension hydrique redescendrait à 64 % ; à titre de comparaison, en 2022, 86 % du territoire était sous arrêtés sécheresse début septembre.
L’agriculture est à la fois première consommatrice d’eau en période estivale et première cause de dégradation de la qualité des captages, via les nitrates et les résidus de produits phytosanitaires. C’est aussi le secteur dont dépend la souveraineté alimentaire. Empiler ces rôles dans un même texte d’urgence revient à demander au parlement de trancher en quelques jours des arbitrages qui concernent l’ensemble des usages : eau potable, irrigation, milieux aquatiques, industrie, énergie. L’hydroélectricité, qui représente environ 12 % de la production électrique nationale, a vu sa production reculer d’un quart lors de la sécheresse de 2022. L’eau de refroidissement des centrales thermiques représente à elle seule une part majeure des prélèvements. Chaque usage tire la ressource dans une direction.

Le cœur du problème n’est pas l’agriculture contre l’eau. C’est l’absence d’un cadre global. Les commissions locales de l’eau et les schémas d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE) existent depuis les années 1990 et démontrent que le dialogue et le compromis sont possibles quand tous les usages sont représentés. Les élus rappellent que la France fut pionnière de cette approche plurisectorielle, sans que les gouvernements successifs n’osent jamais vraiment considérer la politique de l’eau comme transversale. Inscrire la gouvernance de l’eau dans une loi d’urgence agricole, c’est renoncer à cette transversalité au moment où elle devient vitale.
Solutions concrètes : les territoires qui réconcilient agriculture et eau
Le paradoxe est que, pendant que le débat national s’enlise, les territoires construisent des solutions. Un retour d’expérience diffusé cet été recense une quinzaine de collectivités, de l’Alsace aux Landes, de l’Ardèche à la Vienne, qui travaillent main dans la main avec les agriculteurs pour protéger les captages et sécuriser les revenus. Trois leviers s’en détachent.
Le premier est le paiement pour services environnementaux (PSE). Plutôt que d’interdire et de dédommager a posteriori, la collectivité rémunère l’agriculteur qui modifie ses pratiques pour protéger la ressource. Eau du Grand Lyon porte un tel dispositif depuis 2025 pour réduire l’usage des produits phytosanitaires. Le bassin rennais vise l’engagement de 50 % de la surface agricole utile de son aire d’alimentation de captage, avec un objectif de réduction des herbicides de 30 % en six ans. Grand Besançon Métropole mesure déjà des résultats directs sur certaines ressources. Le PSE transforme la contrainte en revenu, et l’agriculteur en prestataire d’un service collectif.
Le deuxième levier est la structuration de filières territoriales bas intrants. Le désherbage mécanique et l’implantation de cultures intermédiaires remplacent les herbicides ; des filières de reconquête donnent aux agriculteurs des débouchés rémunérateurs. Dans la Vienne, 200 hectares de luzerne ont été implantés sur une aire de captage de 1 870 hectares, et les concentrations en nitrates sont stabilisées sous le seuil réglementaire de 50 mg/l sur les captages en exploitation. À Grand Poitiers, un atelier de découpe de viande est monté en partenariat avec des éleveurs situés sur des aires de captages prioritaires, la ville s’engageant à acheter une part de la production pour ses cantines. Un projet équivalent se construit autour du chanvre, associé à des acteurs du bâtiment utilisateurs de paille. Le label Terres de Sources, lauréat de France 2030, fédère désormais 130 exploitations représentant près de 9 000 hectares et essaime vers La Rochelle, Brest ou Niort : il reconnecte agriculture et alimentation locale pour protéger l’eau.

Le troisième levier est la reconquête foncière et l’innovation agronomique. Le syndicat des eaux de Jurançon acquiert des parcelles qu’il confie en prêt à usage à des exploitants, sans amendements ni produits phyto, tout en les accompagnant dans leurs déclarations pour percevoir les aides agroenvironnementales. Dans les Landes, un collectif de 35 agriculteurs porte un projet d’agrivoltaïsme de 700 hectares avec mutualisation des revenus énergétiques, et expérimente un indice de fréquence de traitement maximal de 0,3, là où l’intensité conventionnelle dépasse souvent 5. En Ardèche, la collectivité s’associe à la Compagnie nationale du Rhône et au WWF pour tester à grande échelle l’hydrologie régénérative, en garantissant le revenu de l’agriculteur pendant la période d’essai. Dans le Bas-Rhin, le syndicat des eaux accompagne des cultures alternatives comme le silphie ou le chanvre jusqu’à leur commercialisation pour sécuriser un revenu fiable.
Ce qui relie ces initiatives n’est pas un gadget. C’est l’idée qu’on ne protège pas l’eau en opposant le rural et l’urbain, l’agriculteur et le consommateur, mais en construisant des boucles : la collectivité investit dans des pratiques vertueuses, qui améliorent la qualité de l’eau, qui réduisent les coûts de traitement, qui maîtrisent le prix au robinet, qui sécurisent le revenu agricole, qui permet de poursuivre l’effort. L’économie circulaire appliquée à la ressource.
Questionnement : quelle gouvernance pour 2050 ?
Le Plan Eau lancé en 2023 fixe un objectif de baisse de 10 % des prélèvements à horizon 2030. Au rythme actuel, l’objectif semble hors de portée : 195 projets de réutilisation des eaux usées traitées sont en cours, mais la sobriété hydrique reste balbutiante face à l’accélération du dérèglement climatique. La question n’est plus de savoir si la ressource sera tendue, mais comment on se met d’accord pour la partager.
Faut-il traiter l’eau dans un texte agricole d’urgence, ou lui consacrer une loi de planification, débattue sur plusieurs mois, associant les collectivités, les agriculteurs, les industriels, les pêcheurs, les associations environnementales et les citoyens ? Les territoires qui réparent leurs captages aujourd’hui montrent que le compromis n’est pas une posture naïve, mais une méthode. Si nous ne changeons pas de cap, que se passera-t-il en 2050 ? Probablement ce que les modèles anticipent : une ressource qu’on ne peut plus traiter à moindre coût, des captages qu’on ferme les uns après les autres, des factures d’eau qui deviennent un facteur d’inégalité territoriale, et des arbitrages imposés par la pénurie plutôt que choisis démocratiquement. L’eau mérite mieux qu’un détour.
