On connaissait le « gaspillage alimentaire », découvrons le « gaspillage foncier ». Après avoir balafré le paysage français de centaines de milliers de kilomètres de routes pour assurer le flux incessant de nos marchandises et de nos loisirs carbonés, nous réalisons soudain que les bords de ces routes — ces « délaissés » — pourraient bien être les derniers terrains vagues exploitables. Coincés entre une glissière de sécurité et un champ de maïs, ces lambeaux de terre deviennent l’enjeu d’une étrange bataille : celle de la compensation carbone et de la production de kWh à tout prix. Mais ne nous y trompons pas : nous en sommes à ramasser les miettes.
Il y a encore quelques années, les délaissés routiers — ces anciennes portions de routes, aires de repos abandonnées ou virages rectifiés — ne soulevaient aucune attention. Aujourd’hui, ils apparaissent comme un vivier de solutions pour répondre à deux défis majeurs : la renaturation des sols et le déploiement du photovoltaïque.
En France, 25 000 hectares de sols sont artificialisés chaque année, l’équivalent de la surface de Paris. Parmi eux, des milliers de kilomètres de délaissés routiers, souvent imperméabilisés et sous-exploités, représentent une ressource inexploitée. Pourtant, ces terrains pourraient jouer un rôle clé dans la transition écologique : restaurer des écosystèmes, stocker du carbone, et produire de l’électricité décarbonée.
Le Département de Loire-Atlantique, en collaboration avec le Cerema, a publié en 2023 un guide méthodologique pour la renaturation des délaissés routiers. L’objectif ? Désimperméabiliser, dépolluer et revégétaliser ces espaces pour leur redonner une fonction écologique, tout en explorant leur potentiel pour l’installation de centrales solaires.
Le délaissé, cet orphelin de l’ingénierie
Qu’est-ce qu’un délaissé routier ? Pour le conducteur moyen, c’est une zone floue qu’on évite du regard à 130 km/h. Pour l’ingénieur des Ponts, c’est un résidu technique, une marge d’erreur géométrique héritée des rayons de courbure et des emprises foncières. Comme le souligne le guide du Département de Loire-Atlantique, ces espaces sont nés de la construction d’infrastructures qui ont « consommé » de l’espace naturel.

Un délaissé routier, c’est souvent :
- Un sol imperméabilisé (enrobé, béton) qui empêche l’infiltration de l’eau, favorise les ruissellements et aggrave les risques d’inondation.
- Un milieu appauvri en biodiversité, où la végétation se limite à quelques espèces résistantes, et où la faune est rare.
- Une pollution fréquente : hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), amiante (dans les anciennes couches de revêtement), ou métaux lourds.
Pourtant, ces espaces peuvent redevenir des écosystèmes fonctionnels. Le guide de Loire-Atlantique propose une méthodologie rigoureuse :
- Diagnostic : carottages pour identifier les couches polluées, analyse des sols, inventaire de la faune et de la flore.
- Désimperméabilisation : retrait des revêtements (fraisage, déconstruction) ou décohésion (fracturation mécanique pour rendre le sol perméable).
- Dépollution : évacuation des matériaux contaminés vers des filières adaptées (ISDD pour l’amiante, ISDND pour les HAP).
- Revégétalisation : semis de mélanges locaux, plantation de haies, création de mares ou d’andains pour la petite faune.
« La renaturation n’est pas un simple aménagement paysager. C’est un chantier de génie écologique, avec des coûts et des contraintes techniques réels. » — Extrait du guide du Cerema.
Pendant des décennies, ces surfaces (talus, bermes, terre-pleins centraux, délaissés de giratoires) ont été gérées à la fauche intensive ou à l’herbicide, par pur souci de visibilité et de propreté. Aujourd’hui, le vent tourne. La raréfaction du foncier et la pression climatique poussent les gestionnaires à transformer ces « non-lieux » en « réservoirs de biodiversité » ou en « centrales électriques ». C’est l’alchimie moderne : transformer le bitume résiduel en vertu environnementale.
La renaturation : soigner la forme, mais le fond ?
Le guide de Loire-Atlantique se veut exemplaire. Il détaille avec précision comment recréer des écosystèmes sur ces terres martyrisées par les engins de chantier. On y parle de « fauche tardive », de « corridors biologiques » et de « lutte contre les espèces invasives ». L’intention est louable : là où l’on a détruit la continuité écologique, on tente de recoudre le tissu.

Mais regardons les ordres de grandeur. Si la renaturation de ces délaissés est une nécessité pour enrayer l’effondrement des insectes pollinisateurs, elle reste une mesure de « réparation ». On ne « sauve » rien, on limite la casse. Le guide admet d’ailleurs que ces zones sont soumises à des stress permanents : pollution aux métaux lourds, microplastiques d’usure des pneus, pollution lumineuse et sonore. Vouloir faire de ces lisières de bitume des havres de paix pour la faune, c’est un peu comme vouloir installer un jardin zen au milieu d’un stand de tir. C’est possible, mais le stress environnemental reste la règle.
Les bénéfices possibles sont concrets :
- Réduction des îlots de chaleur : un sol nu ou bétonné peut atteindre 60°C en été.
- Restauration du cycle de l’eau : moins de ruissellement signifie moins d’inondations en aval.
- Création de corridors écologiques pour les insectes pollinisateurs, les amphibiens ou les oiseaux.
- Stockage de carbone : un sol renaturé peut séquestrer jusqu’à 1 tonne de CO₂ par hectare et par an.
Les freins à surmonter existent aussi :
- Coût : entre 50 000 € et 150 000 € par hectare selon le niveau de pollution et les aménagements prévus.
- Réglementation : les projets doivent respecter la séquence ERC (Éviter, Réduire, Compenser), avec des études d’impact obligatoires si le site abrite des espèces protégées ou se situe en zone Natura 2000.
- Acceptabilité sociale : les riverains peuvent craindre la fermeture des accès ou la modification du paysage.
Le photovoltaïque au sol : l’industrie dans le fossé
De l’autre côté de la barrière de sécurité, le livret de France Renouvelables nous vante les mérites du photovoltaïque au sol. L’argumentaire est rodé : il faut accélérer pour tenir nos objectifs climatiques. Puisque les toitures ne suffisent pas et que les terres agricoles sont (théoriquement) sanctuarisées, les délaissés routiers apparaissent comme une aubaine. Ils sont souvent déjà « dégradés » ou « artificialisés », ce qui facilite l’acceptabilité sociale.
Le photovoltaïque représente une opportunité pour les délaissés
Un potentiel sous-exploité
La France vise 100 GW de solaire d’ici 2050 (contre 20 GW aujourd’hui). Pour y parvenir, tous les leviers doivent être actionnés :
- Toitures (35 % de l’objectif) : mais les contraintes (patrimoine, coûts, raccordement) limitent leur déploiement.
- Agrivoltaïsme : prometteur, mais complexe à généraliser.
- Friches et délaissés : une solution sous-utilisée.
Selon l’ADEME, 8,6 GWc pourraient être installés sur les sites artificialisés les plus adaptés (anciennes décharges, friches industrielles, délaissés routiers). Assez pour alimenter 2 millions de foyers en électricité.
« Les délaissés routiers sont des candidats idéaux : déjà artificialisés, souvent bien ensoleillés, et proches des réseaux électriques. » — France Renouvelables.
Les atouts des délaissés pour le solaire
- Pas de conflit d’usage : ces terrains n’ont plus de vocation agricole ou urbaine.
- Raccordement facilité : proximité des routes = accès aux infrastructures électriques.
- Double bénéfice écologique :
- Désimperméabilisation (si les panneaux sont surélevés avec des pieux battus, sans béton).
- Revégétalisation des inter-rangs (espaces entre les panneaux) avec des mélanges de graines locales, favorisant la biodiversité.
Exemple concret : le parc photovoltaïque de Fontenet (Charente-Maritime), développé par BayWa r.e., est installé sur un ancien camp militaire délaissé depuis 30 ans. Résultat :
- 25 ha préservés pour les pelouses sèches et les espèces protégées (Azuré du Serpolet, Fauvette pitchou).
- Pâturage ovin pour l’entretien écologique.
- Compensation écologique : restauration de 35 ha de milieux naturels ailleurs dans le département.
Les défis techniques
- Stabilité des sols : certains délaissés sont instables (anciennes carrières, remblais). Une étude géotechnique est indispensable.
- Pollution résiduelle : les HAP et l’amiante nécessitent des protocoles de déconstruction stricts (évacuation en ISDD, tests au Pak-Marker pour vérifier l’absence de résidus).
- Acceptabilité locale : les projets doivent être co-construits avec les élus et les associations pour éviter les recours.
L’article de France Renouvelables met en avant la séquence ERC (Éviter, Réduire, Compenser). On nous explique que les parcs photovoltaïques peuvent même favoriser la biodiversité en servant de refuges (absence de pesticides, tonte par éco-pâturage). C’est le concept de « l’agrivoltaïsme » étendu aux infrastructures de transport.
Cependant, il y a un hic physique que l’enthousiasme industriel tend à gommer : la densité énergétique. Pour produire une quantité significative d’électricité avec du solaire, il faut de la surface. Beaucoup de surface. Et cette électricité est, par nature, diffuse et intermittente. Installer des panneaux sur des délaissés routiers demande des raccordements au réseau parfois complexes et coûteux, pour des puissances qui, au final, ne feront pas bouger d’un iota notre dépendance aux énergies fossiles si nous ne réduisons pas notre consommation globale.
Le mariage forcé : panneaux contre papillons ?
Le véritable défi, c’est la cohabitation. Peut-on renaturer un délaissé tout en le couvrant de panneaux de silicium ? Le guide de Loire-Atlantique insiste sur la lumière et l’ouverture du milieu. Or, un panneau solaire, par définition, capte la lumière et crée de l’ombre. La translocation est une solution à cette question. Nous en avons parlé récemment dans nos colonnes.
Certes, le livret de France Renouvelables mentionne des retours d’expérience positifs où des espèces protégées s’installent sous les structures. Mais c’est une biodiversité sous perfusion, une écologie de substitution. On remplace une prairie de fauche par un couvert végétal « adapté » au panneau. On gère l’ombre, on gère le ruissellement de l’eau sur les structures. On transforme la nature en un sous-système de l’infrastructure énergétique.

La solution hybride. Pourquoi ça marche
- Phase 1 : désimperméabilisation et dépollution partielle (retrait des couches les plus contaminées).
- Phase 2 : installation de panneaux solaires surélevés (1,5 à 2 m de haut) avec :
- Pieux battus (pas de fondations en béton).
- Inter-rangs végétalisés (mélanges de graines locales, haies, mares).
- Gestion extensive (pâturage ovin ou fauche tardive).
Résultat :
- Production d’électricité décarbonée.
- Restauration partielle des fonctions écologiques (infiltration de l’eau, biodiversité).
- Réversibilité : à la fin de vie de la centrale (25-30 ans), les panneaux sont démontés, et le site peut être pleinement renaturé.
Les limites à anticiper
- L’ombrage des panneaux peut modifier le microclimat et favoriser certaines espèces (sciaphiles) au détriment d’autres (héliophiles).
- Les clôtures (obligatoires pour la sécurité) peuvent fragmenter les habitats. Solutions :
- Clôtures perméables (mailles larges, passages à faune).
- Réduction de l’emprise clôturée (clôturer au plus près des installations).
- L’entretien : Un site photovoltaïque mal géré peut devenir un désert écologique (herbicides, fauche intensive).
L’illusion de la compensation
Il faut être lucide sur le vocabulaire. Quand on parle de « compenser » l’impact d’une nouvelle route par la renaturation de ses délaissés, on joue sur les mots. En thermodynamique, il n’y a pas de repas gratuit. On ne peut pas « effacer » l’impact d’une autoroute qui draine 50 000 véhicules par jour en plantant trois haies et en installant deux hectares de panneaux solaires.

L’article de France Renouvelables insiste sur le fait que le photovoltaïque « participe à la lutte contre le changement climatique ». C’est vrai sur le plan comptable des émissions de CO2 au kWh produit. Mais si cette production d’énergie verte sert uniquement à alimenter une croissance continue du trafic routier (fût-il électrique), nous n’avons rien résolu. Nous avons juste optimisé l’emprise au sol de notre problème.
Conclusion : la fin des zones de gratuité
Le temps du « gaspillage foncier » est fini. Chaque mètre carré doit désormais « bosser » : soit pour filtrer les eaux, soit pour héberger une orchidée rare, soit pour produire des électrons. Cette optimisation forcenée des délaissés routiers est le symptôme d’une société qui arrive au bout de ses limites spatiales.
On ne sauvera pas la planète avec des glissières de sécurité fleuries ou des panneaux solaires dans les talus. Ces initiatives sont nécessaires, voire intelligentes, car il vaut mieux une friche vivante ou une centrale solaire qu’un désert d’herbe stérile traité au glyphosate. Mais elles restent de l’ordre de la cosmétique curative. Le vrai sujet reste la réduction de l’infrastructure elle-même. Utiliser les délaissés routiers, c’est bien. Se demander pourquoi nous avons construit autant de routes pour devoir aujourd’hui en « renaturer » les bords, c’est mieux.
L’optimisation des délaissés routiers est une preuve de notre ingéniosité technique, mais c’est aussi le témoignage de notre détresse foncière. Nous en sommes à chercher la vie et l’énergie dans le fossé. C’est peut-être là, au bord de la chaussée, que se dessine la réalité de notre siècle : celui de la gestion pénurique des restes.
Le manque de cadre clair bloque le passage à l’acte. Pas de stratégie nationale pour identifier et mobiliser les délaissés routiers.
- Des règles complexes : chaque projet doit naviguer entre le Code de l’environnement, les schémas régionaux, et les attentes locales.
- Des aides insuffisantes : les collectivités manquent de moyens pour financer les diagnostics et les travaux de renaturation.

Le manque de coordination entre les gestionnaires de routes (Départements, DIR) ne communiquent pas toujours avec les développeurs solaires, les associations de biodiversité (CEN, LPO) sont rarement associées en amont et les agriculteurs (pour le pâturage ou l’agrivoltaïsme) sont souvent laissés de côté.
Certains rejettent tout projet photovoltaïque au sol, même sur des friches. D’autres veulent solariser à tout prix, sans égard pour la biodiversité.
La réalité est pourtant toute simple :
- Oui, il faut éviter les zones naturelles ou agricoles à haute valeur écologique.
- Mais non, on ne peut pas se priver des 8,6 GWc potentiels sur les délaissés artificialisés.
Voici 5 propositions pour passer à l’action
1. Cartographier les délaissés
- Créer un cadastre national des délaissés routiers, avec leur potentiel de renaturation et de solaire.
- Identifier les sites les plus adaptés : proximité des réseaux, ensoleillement, absence de pollution majeure.
2. Simplifier les procédures
- Standardiser les diagnostics (méthodologie unique pour les carottages, analyses de pollution).
- Accélérer les autorisations pour les projets sur délaissés (délais réduits si le site est déjà artificialisé).
3. Financer la transition
- Subventions pour les collectivités : aides à la désimperméabilisation et à la dépollution.
- Tarifs réglementés avantageux pour les centrales solaires sur délaissés.
4. Impliquer les acteurs locaux
- Créer des SCIC (Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif) pour porter des projets citoyens de renaturation + solaire.
- Associer les agriculteurs via le pâturage ou l’agrivoltaïsme léger.
5. Exiger l’exemplarité écologique
- Obligation de renaturation partielle pour tout projet solaire sur délaissé.
- Interdiction des panneaux au sol sans végétalisation des inter-rangs.
- Suivi scientifique obligatoire pour évaluer l’impact sur la biodiversité.
