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Incendies et canicules : pourquoi l’expérience directe ne suffit pas à changer nos comportements

8 septembre, 2026

L’été 2026 restera gravé dans les mémoires comme celui où la France a basculé dans une nouvelle ère climatique. Entre le 17 juin et le 2 juillet, la canicule a provoqué 5 764 décès en excès, soit une augmentation de 36 % de la mortalité dans les zones touchées. Au total, l’été aura coûté la vie à plus de 7 300 personnes, un bilan plus lourd que celui de la canicule historique d’août 2003. Les thermomètres ont affiché des records absolus : 24,9 °C de moyenne nationale le 26 mai, puis 30 °C le 24 juin, des températures jamais mesurées aussi tôt dans l’année. Le mois de juillet 2026 est même devenu le plus chaud jamais enregistré en France, avec une moyenne de 24,9 °C, dépassant août 2003. Pendant ce temps, dans le sud-ouest, les incendies ont ravagé 47 004 hectares de forêt en Gironde, forçant l’évacuation de 60 000 personnes. À Lacanau, 4 000 vacanciers ont dû quitter les campings en urgence, tandis que 121 kilomètres de pare-feux étaient traçés dans l’urgence pour tenter de contenir les flammes.

Canadair contre méga feux

Pourtant, malgré ces chiffres accablants, une question persiste : pourquoi les individus ayant vécu ces catastrophes de près ne semblent-ils pas plus sensibles aux enjeux climatiques ? C’est précisément le paradoxe qu’a étudié Elise Boutié, anthropologue française associée à l’EHESS. Son travail, mené sur le terrain après le mégafeu de Camp Fire en Californie en 2018, révèle une vérité dérangeante : le traumatisme ne se transforme pas automatiquement en prise de conscience. Ce feu, le plus destructeur de l’histoire de l’État, avait réduit en cendres 19 000 structures, brûlé 62 000 hectares et causé la mort de 85 personnes. Après sept mois d’enquête auprès des habitants de Paradise, une ville entière rayée de la carte, Elise Boutié a constaté que, malgré l’ampleur de la catastrophe, le lien entre ces événements et le changement climatique restait flou, voire indésirable, pour une grande partie de la population locale. Durablissime ouvre ici son enquête.

Après les incendies on minimise

Les témoignages recueillis sont édifiants. Les victimes reconnaissent l’ampleur du désastre – « c’est du jamais vu », « on est extrêmement choqués » – mais peinent à l’associer aux dimensions internationales du réchauffement climatique ou à ses implications politiques. Au lieu de cela, elles cherchent des explications alternatives, souvent centrées sur des détails contingents : « S’il y avait eu moins de vent… », « Si les pluies étaient arrivées plus tôt… ». Ces « si » deviennent une manière de réécrire l’histoire, de transformer un phénomène systémique en une simple malchance, un accident isolé. Comme le souligne Elise Boutié, « il y a très peu de prise de conscience. Les gens essaient de minimiser, de trouver un paramètre qui aurait pu éviter le drame, mais sans jamais remettre en cause le modèle global. »

Barbecue d'été

Ce déni n’est pas propre aux États-Unis. En France, où les incendies de Gironde sont devenus un problème saisonnier récurrent, les réactions suivent un schéma similaire. Les habitants des zones touchées admettent que « ça nous déborde à l’été », mais attribuent souvent ces feux à des causes locales et temporaires : « C’est l’été, il fait chaud, ce sont des régions à risques. » La dimension politique et internationale du changement climatique reste absente du récit. Pour l’anthropologue, ce phénomène s’explique en partie par l’influence de schémas narratifs profonds, comme ceux portés par les communautés évangéliques en Californie. Ces dernières perpétuent l’idée que l’humain, s’il entretient son lien avec Dieu, serait protégé des cataclysmes terrestres, reléguant les incendies au rang de simples anecdotes sans conséquence durable.

Ce décalage entre l’expérience vécue et la prise de conscience collective s’explique par des mécanismes psychologiques bien documentés. François Gemenne, politologue et chercheur au FNRS, résume la situation avec une lucidité troublante : « Il n’y a pas de corrélation entre le niveau d’exposition aux risques climatiques et l’inclination à lutter contre le réchauffement climatique. » Autrement dit, vivre une catastrophe ne suffit pas à en comprendre les causes, encore moins à agir pour les combattre. Le psychologue norvégien Per Espen Stoknes, spécialiste des obstacles à l’action climatique, identifie plusieurs freins : la distance psychologique (« ça n’arrive qu’aux autres »), le pessimisme ambiant (« c’est trop tard »), la dissonance cognitive (« je ne peux pas concilier mon mode de vie avec l’urgence climatique ») et les questions d’identité (« agir pour le climat, c’est renier qui je suis »).

On s’habitue à l’anormal

Ces biais cognitifs fonctionnent comme des mécanismes de protection. Notre cerveau, explique Raphaël Hitier, réalisateur du documentaire Climat : mon cerveau fait l’autruche, n’a pas pour vocation de représenter la réalité telle qu’elle est, mais de nous permettre de vivre bien. Face à l’ampleur des défis climatiques, il préfère l’évitement à l’affrontement. Résultat : les images de forêts en flammes ou de villes étouffées par la chaleur, aussi choquantes soient-elles, finissent par créer une « fatigue de l’apocalypse ». On s’habitue à l’anormal, et l’urgence s’efface.

Pourtant, les chiffres devraient nous glacer le sang. Les incendies de forêt, en libérant d’un coup le carbone accumulé pendant des décennies dans les arbres, deviennent des bombes climatiques. Selon les estimations du GIEC, brûler un kilo de biomasse sèche émet en moyenne 1,57 kg de CO2. À l’échelle des 47 004 hectares partis en fumée en Gironde cet été, cela représente des millions de tonnes de CO2 rejetées dans l’atmosphère – l’équivalent, pour donner un ordre de grandeur, des émissions annuelles de plusieurs centaines de milliers de voitures. Or, les forêts françaises, qui captent environ 27 millions de tonnes de CO2 chaque année, voient leur rôle de puits de carbone gravement compromis par ces mégafeux. Pire : les incendies émettent aussi du méthane et du protoxyde d’azote, deux gaz à effet de serre bien plus puissants que le CO2. Selon certaines estimations, les feux de forêt pourraient représenter entre 5 et 10 % des émissions mondiales annuelles de CO2.

Les mégôts responsables des feux de forêt

Alors, que faire ? Les solutions ne résident pas dans une simple information ou une sensibilisation accrue. Per Espen Stoknes insiste sur la nécessité de créer des normes sociales positives, un « soft power climatique » capable de susciter des changements comportementaux sans braquer les populations. Plutôt que de marteler des messages anxiogènes, il s’agit de montrer que l’action climatique peut rimer avec qualité de vie, solidarité et innovation. En Californie, certaines communautés ont ainsi développé des systèmes d’entraide locale, des plans de prévention collective ou des espaces de dialogue pour briser l’isolement face au traumatisme.

En France, des initiatives émergent aussi, portées par des collectivités ou des associations. À Bordeaux, des ateliers citoyens permettent aux habitants de co-construire des plans d’adaptation aux canicules. Dans les Landes, des agriculteurs et des forestiers collaborent pour restaurer les écosystèmes et limiter les risques d’incendie. Mais ces démarches restent encore marginales. Comme le note Elise Boutié, « la possibilité de leur déploiement dépend de la manière dont elles seront portées politiquement et médiatiquement ». Sans un soutien fort des pouvoirs publics et une couverture médiatique régulière, ces solutions peinent à changer d’échelle.

L’agriculture pointée du doigt

L’agriculture, souvent pointée du doigt pour son rôle dans la dégradation des sols et la vulnérabilité aux incendies, pourrait aussi faire partie de la solution. Des pratiques comme l’agroforesterie, la rotation des cultures ou la gestion durable des forêts permettent de renforcer la résilience des territoires. Mais là encore, le changement nécessite un accompagnement technique et financier, ainsi qu’une volonté politique claire.

La question qui se pose aujourd’hui est simple : si nous ne changeons pas de cap, que se passera-t-il en 2050 ? Les scientifiques du GIEC sont formels : sans une réduction drastique de nos émissions de gaz à effet de serre, les canicules comme celle de 2026 deviendront la norme, et non plus l’exception. Les incendies, plus fréquents et plus intenses, pourraient rendre des régions entières inhabitables. Les systèmes de santé, déjà mis à rude épreuve cet été, devront faire face à des vagues de chaleur encore plus meurtrières. Et le déni, ce mécanisme de protection aujourd’hui encore largement répandu, deviendra un luxe que nous ne pourrons plus nous offrir.

Brulis agricoles

Pourtant, l’histoire montre que les sociétés humaines sont capables de transformations profondes lorsqu’elles en perçoivent l’urgence. La Suède a divisé par deux ses émissions de CO2 depuis 1990 tout en maintenant une croissance économique. Le Costa Rica a réussi à inverser la tendance de la déforestation et à produire 98 % de son électricité à partir de sources renouvelables. Ces exemples prouvent qu’une autre voie est possible.

Mais pour y parvenir, il faudra accepter de remettre en cause nos certitudes, nos habitudes et nos systèmes de valeur. Comme le suggère Per Espen Stoknes, « certains de nos modes de vie et de nos façons de penser doivent prendre fin, pour que d’autres puissent voir le jour ». La transition écologique n’est pas seulement une question technique ou économique. C’est avant tout un défi culturel, qui nous invite à repenser notre rapport au monde, aux autres et à nous-mêmes. Et c’est peut-être là, dans cette capacité à nous réinventer, que réside notre meilleure chance d’éviter le pire.

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