Le réchauffement climatique alimente un cercle vicieux : les vagues de chaleur multiplient les incendies de forêt, qui libèrent des quantités colossales de CO₂, aggravant à leur tour le dérèglement du climat. Pourtant, peu de décideurs savent que ces feux émettent, à eux seuls, dix fois plus de dioxyde de carbone que l’ensemble du trafic aérien mondial. En 2023, les incendies au Canada ont rejeté 3,28 milliards de tonnes de CO₂ dans l’atmosphère, soit l’équivalent de quatre années d’émissions de l’aviation civile internationale (estimée à 660 millions de tonnes par an). Un chiffre qui impose une action urgente et coordonnée. Durablissime ouvre le dossier.
Des chiffres qui imposent l’urgence
Les incendies, bombes carbone sous-estimées
Les forêts, normalement des puits de carbone capables d’absorber des millions de tonnes de CO₂, deviennent, une fois enflammées, des sources massives d’émissions. En 2021, les feux de forêt ont libéré 1,8 milliard de tonnes de CO₂ à l’échelle planétaire. En 2023, les incendies canadiens ont pulvérisé les records en émettant 3,28 milliards de tonnes — soit plus que les émissions annuelles de la Chine, des États-Unis ou de l’Inde (hors combustibles fossiles). Le Rapport ONU sur les incendies mondiaux est explicite en la matière.
Comparaison avec l’aviation :
- Incendies (2023) : 3,28 milliards de tonnes de CO₂.
- Aviation mondiale : 660 millions de tonnes de CO₂ par an.
- Ratio : 1 incendie majeur = 4 à 5 années d’émissions de l’aviation civile. Voir le Rapport de Carbone 4 sur le sujet ici.
Entre 2001 et 2022, les incendies ont rejeté 33,9 milliards de tonnes de CO₂, avec des mégafeux (Russie, Brésil, Australie) dépassant 600 millions de tonnes chacun. Selon le CTIF, les feux représentent 5 à 10 % des émissions mondiales annuelles de CO₂ — un chiffre qui rivalise avec celui des transports ou de l’industrie.

L’aviation, un secteur en croissance mais moins polluant qu’on ne le croit
Le transport aérien contribue à 2,5 % à 3 % des émissions mondiales de CO₂. En France, ses émissions ont atteint 22,1 millions de tonnes en 2024, mais sa part reste marginale face à celle des incendies. Cependant, sa croissance annuelle de 3 à 3,6 % (soit un doublement d’ici 2050) risque d’annuler les efforts de décarbonation si aucune mesure forte n’est prise.
Pourquoi un tel écart ? Le cercle vicieux climatique
Les incendies ne sont pas qu’une conséquence du réchauffement : ils en sont aussi un accélérateur. En brûlant, les arbres libèrent le carbone stocké pendant des décennies, transformant les forêts en bombes climatiques. Or, le réchauffement allonge les saisons des feux et aggrave leur intensité. En 2026, plus de 150 millions d’hectares ont déjà été ravagés dans le monde, un record absolu.
Contrairement aux émissions industrielles, celles des incendies sont difficiles à maîtriser. Les forêts mettent des décennies à se reconstituer, et pendant ce temps, le CO₂ reste dans l’atmosphère. En France, les feux de 2026 ont déjà émis 1,4 million de tonnes de CO₂ — sans compter le carbone que les arbres ne pourront plus absorber (27 millions de tonnes/an en temps normal).
Solutions technologiques pour les décideurs
La lutte contre les incendies s’appuie sur des innovations technologiques et des investissements ciblés. Les drones et l’intelligence artificielle permettent une détection précoce grâce à des capteurs thermiques et des algorithmes d’analyse d’images, comme le projet FireWatch en Californie. Un déploiement national coûterait entre 5 et 10 millions d’euros par an, avec un impact majeur : une réduction de 30 % du temps de réponse aux départs de feu.

Les avions bombardiers de nouvelle génération intègrent des produits retardants écologiques, remplaçant les substances toxiques par des alternatives biodégradables. Des drones autonomes, comme ceux du projet européen FireRes, interviennent dans les zones inaccessibles. Moderniser la flotte européenne nécessiterait un budget de 20 millions d’euros par an. Enfin, le renforcement du programme Copernicus de l’Union européenne permettrait un suivi en temps réel des émissions et des risques, avec un investissement de 100 millions d’euros par an pour améliorer la résolution des images et l’analyse des données.
Dans le secteur de l’aviation, la transition écologique passe par l’adoption de carburants durables (SAF). L’objectif est d’intégrer 10 % de SAF dans le kérosène d’ici 2030 en Europe, bien que leur coût reste aujourd’hui 2 à 5 fois supérieur à celui du kérosène classique. Pour les rendre compétitifs, des subventions de l’ordre d’1 milliard d’euros par an seraient nécessaires. L’hydrogène vert représente une autre piste, avec des projets comme ZeroAvia visant à développer des avions à hydrogène pour les vols courts d’ici 2035. Cela nécessiterait un investissement de 500 millions d’euros par an pour la recherche et les infrastructures aéroportuaires. L’optimisation des trajectoires grâce à l’IA, comme avec SkyBreathe de Thales, pourrait réduire les émissions de 5 à 10 %, pour un coût de 50 millions d’euros par an en Europe.
Côté politiques publiques, l’extension du système CORSIA de l’OACI vise à couvrir 100 % des émissions de l’aviation d’ici 2027, générant des recettes estimées entre 2 et 3 milliards d’euros par an pour financer la transition écologique. La taxation du kérosène, par la suppression de son exemption fiscale en Europe, pourrait rapporter 0,5 milliard d’euros par an à la France.
Pour protéger les forêts, un fonds mondial de 10 milliards d’euros par an est proposé pour la prévention des incendies, incluant débroussaillage, surveillance et formation des pompiers. Des réglementations strictes interdiraient les brûlis agricoles et les feux de débroussaillage non contrôlés, avec des sanctions allant de 10 000 à 50 000 euros. Un plan de reboisement intelligent, axé sur des espèces résistantes à la sécheresse comme les chênes-lièges ou les pins maritimes, est prévu avec un budget de 500 millions d’euros par an en France pour reboiser 100 000 hectares.

Enfin, la sensibilisation et l’éducation jouent un rôle clé. Des campagnes grand public, intégrant l’impact des incendies dans les bilans carbone personnels via des applications comme EcoAct, bénéficieraient d’un budget de 20 millions d’euros par an. La formation des pompiers serait renforcée, avec l’ajout de 5 000 spécialistes en France d’ici 2030, pour un coût de 100 millions d’euros par an.
Synthèse des coûts et impacts
| Mesure | Coût annuel estimé | Impact attendu | Échéance |
| Drones et IA pour la détection | 5-10 M€ | -30 % du temps de réponse aux feux | 2025-2027 |
| Modernisation des avions bombardiers | 20 M€ | +20 % d’efficacité des largages | 2026-2028 |
| Renforcement de Copernicus | 100 M€ | Meilleure prévention des mégafeux | 2027-2030 |
| Subventions pour les SAF | 1 Md€ | 10 % de SAF dans le kérosène en 2030 | 2025-2030 |
| Fonds mondial pour la résilience | 10 Md€ | -50 % des surfaces brûlées en 2035 | 2026-2035 |
| Taxation du kérosène | 0 (recette) | +0,5 Md€/an pour la transition écologique | 2027 |
Agir maintenant ou subir demain
Les incendies de forêt sont la face cachée de la crise climatique : leurs émissions dépassent de loin celles de l’aviation, mais leur impact reste sous-estimé. Pourtant, sans action forte, les mégafeux vont se multiplier, transformant nos forêts en usines à CO₂.
Recommandations clés pour les décideurs :
- Doubler le budget alloué à la prévention des incendies (passer de 5 à 10 Md€/an en Europe).
- Imposer un malus CO₂ sur les vols courts (ex. : +50 € pour un Paris-Nice en avion).
- Investir massivement dans les SAF et l’hydrogène vert pour décarboner l’aviation.
- Créer un fonds international pour la résilience des forêts, avec des contributions obligatoires des États.
« Le climat n’attend pas. Les décisions que vous prenez aujourd’hui détermineront si nous maîtrisons la crise… ou si elle nous submerge. »
