Il y a ceux qui en parlent et ceux qui agissent - Durablissime c’est le Média de la transition écologique des décideurs des mondes de l'entreprise et de l'administration.

Grandeur et décadence du « fleuron » vert du Cantal : L’autopsie d’un fiasco

7 avril, 2026

En 2012, le projet de méthanisation du Pays de Salers était présenté comme un modèle de transition énergétique rurale. L’idée était séduisante : transformer les effluents d’élevage et les déchets organiques du territoire en bio-GNV pour alimenter les camions poubelles de la communauté de communes. Treize ans plus tard, le constat dressé par la Chambre régionale des comptes (CRC) et les tribunaux est sans appel : un « échec industriel, financier et environnemental » total.

Un montage hybride aux fondations fragiles

Au cœur de ce projet se trouve la SEM (Société d’Économie Mixte) Salers Développement, une structure de partenariat public-privé. Son but était de piloter la construction et l’exploitation de deux unités de méthanisation : l’une à Saint-Bonnet-de-Salers et l’autre à Sainte-Eulalie.

Pour la partie technique et opérationnelle, la SEM s’est alliée au groupe privé Chadasaygas. Cependant, l’enquête a révélé une faille originelle majeure : le partenaire privé ne disposait d’aucune expertise réelle, ni de références solides dans le domaine complexe de la méthanisation avant de se voir confier ce marché.

La méthanisation

Le naufrage environnemental : de la promesse à la pollution

Loin de purifier le territoire, les installations sont devenues des sources de nuisances majeures pour l’écosystème local. Entre 2017 et 2021, la gestion chaotique des sites a entraîné des pollutions répétées du ruisseau du Moncelle et de la rivière Maronne.

Les négligences étaient multiples :

  • Fuites de digestat (le résidu de la méthanisation) dans les cours d’eau.

  • Absence de maintenance préventive sur les cuves et les systèmes de rétention.

  • Nuisances olfactives insupportables pour les riverains.

Cette situation a conduit à une mobilisation historique des associations de protection de l’environnement (FNE) et des fédérations de pêche, transformant le projet industriel en un dossier pénal brûlant. D’autres dossiers brûlants sont à retrouver régulièrement dans nos colonnes.

Le verdict de 2026 : la justice frappe fort

En mars 2026, la cour d’appel de Riom a rendu un arrêt marquant pour le droit de l’environnement en Auvergne. Confirmant le jugement de première instance, la justice a condamné lourdement les responsables :

  • Salers Biogaz (la société d’exploitation) : 200 000 € d’amende.

  • Le dirigeant : 9 mois de prison avec sursis.

  • Indemnisations : plus de 150 000 € de dommages et intérêts alloués aux parties civiles.

La justice frappe fort

Ce verdict souligne que la transition écologique ne peut s’affranchir du respect strict des normes de sécurité et de protection de la biodiversité.

Une gestion financière « insincère » et opaque

Le rapport de la Chambre régionale des comptes publié en 2025 met en lumière des dérives administratives frappantes au sein de la SEM Salers Développement.

L’illusion des chiffres

La CRC a qualifié les comptes des exercices 2019 à 2021 d’« insincères ». Pourquoi ? Parce que la SEM maintenait dans son bilan la valeur de ses actions et de ses créances à leur prix d’origine, alors qu’il était évident que le projet était moribond et que le partenaire privé était insolvable. Cette comptabilité « créative » a empêché les élus et les citoyens de réaliser l’ampleur du désastre en temps réel.

Le vide institutionnel

Pendant plusieurs années, les instances de gouvernance (conseil d’administration, assemblée générale) ne se sont tout simplement pas réunies. Ce manque de transparence a permis au projet de dériver sans aucun contrôle démocratique ou technique.

Le coût de l’addition pour le contribuable

Le bilan financier est un trou noir pour les finances publiques. On estime que près de 2,25 millions d’euros de subventions (État, ADEME, Europe) ont été engloutis dans ce projet sans jamais produire le service promis.

Pour le territoire local, la facture est amère :

  • Perte de capital : la SEM affiche un préjudice direct de plus de 254 000 € en 2023.

  • Loyers impayés : le partenaire privé n’a jamais honoré ses engagements financiers envers la SEM.

  • Liquidation : avec la mise en liquidation de Salers Biogaz, c’est désormais à la collectivité de gérer les sites en friche et d’assumer les coûts de dépollution et de démantèlement.

Calculatrice financière

Indicateur financier (SEM) 2019 2021 2023
Produits d’exploitation 11 421 € 11 685 € 9 116 €
Charges d’exploitation 5 174 € 21 618 € 57 350 €
Résultat net – 25 287 € – 46 154 € – 48 234 €

Un cas d’école

L’affaire de la méthanisation du Pays de Salers restera comme un avertissement pour les collectivités locales. Elle illustre les dangers d’un partenariat public-privé où le contrôle public est défaillant face à un acteur privé incompétent.

Au-delà des chiffres, c’est une perte de confiance pour les habitants du Cantal envers les projets de transition énergétique. La reconversion des sites et l’apurement des dettes pèseront encore longtemps sur le budget de la communauté de communes, rappelant que l’écologie, sans rigueur de gestion, peut devenir un fardeau environnemental et financier majeur.

Newsletter

Recevez notre newsletter

Durablissime ne laisse pas le débat aux activistes. Durablissime parle de ceux qui agissent à ceux qui agissent.
en vedette

L’écobuage : une pratique pastorale encadrée

Qu’est-ce que l’écobuage ?

L’écobuage, ou brûlage pastoral dirigé, est une technique ancestrale d’entretien des

Lire l’article

Publications connexes